Côte D’Ivoire : Enrôlement de JUIN 2018, Un non événement !

Le gouvernement ivoirien, sur proposition de la Commission Électorale Indépendante (CEI), a décidé de procéder à la révision des listes électorales, cette année 2018, dans la période allant du 14 au 24 juin.

Depuis l’annonce de cette décision, des acteurs politiques, mais aussi des observateurs avertis, ainsi que de simples citoyens, prennent quotidiennement la parole, pour se prononcer sur ce fait important de la vie en Côte d’Ivoire. Les différents avis peuvent être regroupés en deux positions : la position de ceux qui estiment qu’il faut s’inscrire sur les listes électorales, au motif qu’il ne s’agit que d’un acte citoyen, ou d’une opération administrative, et celle de ceux qui pensent que cet acte, pour administratif qu’il puisse paraitre, induit tant  d’effets aux conséquences si graves qu’il faut le voir au-delà de son aspect administratif. Alors question : qui écouter ? C’est par rapport à cette interrogation que je voudrais, humblement, émettre un avis. Faut-il s’inscrire, oui ou non,  sur ces listes ?

1/S’inscrire, parce qu’il s’agit d’un acte citoyen ou d’une simple opération administrative ?

L’administration, c’est le domaine où se prennent toutes les décisions qui engagent la vie d’une société, une organisation ou une nation. Comme telle, l’administration se conforme aux normes, règles et lois qui régissent l’organisation, la société ou la nation. Elle est alors le socle règlementaire de régulation, pour l’évolution harmonieuse. Par exemple, déclarer une naissance est un acte citoyen, une opération administrative. Cette opération comporte des règles et procédures légales, dont la gestion est de la responsabilité de personnes à qui la loi reconnait cette prérogative. Nul ne peut poser l’acte administratif de déclaration de naissance en dehors des normes légales, sans être taxé de faire du faux et tomber sous le coup d’une condamnation. Et dans une telle situation, aussi bien celui qui fait la déclaration que celui chez qui il la fait sont fautifs.

Pour en revenir à l’inscription sur les listes électorales, il est important de rappeler que l’autorité administrativement en charge de cette opération, la Commission Électorale Indépendante (CEI) est une haute institution de la République de Côte d’Ivoire, notre pays, qui est membre de l’Organisation des Nation Unies (ONU) et astreint aux normes qui régissent toutes les nations sur la base des lois admises par tous. Il se trouve qu’à l’heure actuelle, la CEI est déclarée non conforme aux normes de l’administration, par le Conseil de Sécurité de l’ONU, dans sa Résolution 2062, adoptée à sa 6817è séance, le 26 juillet 2012.  Par conséquent la CEI actuelle est illégitime. D’autre part, cette CEI est tombée sous le coup de la loi qui régit les institutions africaines, dans un procès que l’État de Côte d’Ivoire a perdu, à la Cour Africaine des Droits de l’Homme et des Peuples (CADHP), le 18 novembre 2016 à Arusha, en Tanzanie. Elle est donc illégale. L’administration ne pouvant fonctionner sans se conformer aux normes, règles et lois, il apparait absolument hors-la-loi de poser des actes citoyens, ou se soumettre à une opération administrative avec une autorité administrative illégitime et illégale. Dès lors, inviter les Ivoiriens à se soumettre à la CEI actuelle, c’est les pousser à devenir hors-la-loi.

Quel intérêt y a-t-il à faire de toute une nation des hors-la-loi ? Un acte citoyen ne devrait-il pas se conformer à la norme républicaine ? Une opération administrative peut-elle faire fi de la loi ? Cette loi qui demeure le socle principal du « vivre ensemble », débarrassé des oripeaux de tricherie et de démagogie qui constituent toute l’essence de la vie de certains. Voilà pourquoi il est plus raisonnable de s’abstenir de participer à la prostitution de l’administration avec des actes de déni de loi et de la norme démocratique. On évite ainsi de légitimer l’imposture. Et, puisque l’enrôlement se fait chaque année, il apparaît plus citoyen de rendre la CEI conforme aux règles et lois avant de  suivre ses directives.

2/S’abstenir de participer à l’enrôlement de juin 2018 : un acte éminemment citoyen !

Rien que parce que la CEI,  l’organisateur de l’opération d’enrôlement sur les listes électorales est disqualifié, parce que l’État ivoirien a été convaincu de non-conformité aux normes et d’illégalité, en la maintenant dans sa forme actuelle, il est indiscutablement fondamental de s’abstenir d’y participer. Y participer serait une acceptation de fait de l’illégalité, donc un encouragement à continuer dans ce sens, une complicité tacite.  Mais il y a pire. Parce que, au regard  de notre histoire récente, mais également  eu égard à la situation actuelle de l’identification des personnes en Côte d’Ivoire, l’enrôlement de juin 2018 sur les listes électorales est un piège pour une société de plus d’injustice, une harmonie sociale plus malmenée et une nation plus divisée. Sinon, pourquoi ne pas appeler toutes les parties prenantes, pour une liste consensuelle ? Que gagne-t-on à s’obstiner à rester dans l’illégalité et l’illégitimité, sinon la satisfaction d’un orgueil sans fondement ?

L’enrôlement sur les listes électorales en Côte d’Ivoire ne peut raisonnablement être vu comme une opération administrative pure et simple. Ce serait oublier ou ignorer que l’état de grandes souffrances dans lequel patauge  actuellement ce pays est consécutif à la question électorale. Faut-il rappeler que la France, qui avait finalement choisi le piège des élections, pour parachever son coup d’État contre Laurent Gbagbo, a fait toutes sortes de pressions pour imposer SAGEM-SECURITÉ, une société française, dans la confection des listes pour les élections dites de sortie de crise ? Cette société a usé de mille stratagèmes, comme par exemple mettre des fautes dans de nombreuses inscriptions de certaines régions, pour pénaliser le président Laurent Gbagbo. Mais encore, le président de la CEI, alors Beugré Mambé du PDCI, a été pris la main dans le sac, en introduisant quatre cent vingt-neuf mille trente (429 030) inscriptions frauduleuses, en faveur du candidat de la France. Il a simplement été remplacé par l’occupant actuel du siège de président de la CEI, Youssou Bakayoko, également du PDCI, un homme dont aucun mot n’est assez fort pour signifier la félonie. Après s’être mis un temps sous la protection de ses mandants français à Paris, Beugré Mambé est revenu, à la conclusion de la forfaiture de la France, pour cumuler, en guise de récompense, les postes de Ministre de la république et Gouverneur du District d’Abidjan ; tandis que Youssouf Bakayoko continue de narguer les Ivoiriens à la présidence d’une CEI illégale et illégitime.

L’identification des personnes  aujourd’hui en Côte d’Ivoire est un leurre. L’état civil n’est pas seulement permissif : il est si gravement galvaudé que régulièrement on signale des saisies de cartes d’identités frauduleuses par centaines de milliers (224 000 à Soubré et 5 000 à Adjamé, pour les plus récents), en plus d’ateliers de fabrication qu’on aurait détruits.  Il y a également les naturalisations  « à la déclaration », comme « les ventes à la crié », dans les marchés. Tout cela, à l’évidence, pour la constitution d’un électorat de non ayant droit au détriment des nationaux Ivoiriens, qui sont ghettoïsés dans leur pays, pendant que de nombreux autres croupissent dans les prisons ou en exil. Depuis l’étape des tueries massives dans le coup d’État de la France dans ce pays, tout baigne dans le faux et l’imposture. En attendant la fin du mal, car tout a une fin, à quoi bon s’en faire complice ?

                                                                                                                  BÉDI HOLY

                                              Ex-Directeur des Opérations  de l’Office National d’Identification (ONI)

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